Le sens de soi: le socle oublié avant la confiance en soi
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Le sens de soi : le socle oublié avant la confiance en soi
Pourquoi la confiance en soi peine parfois à s'ancrer, même après des années de travail sur soi
« Ça fait dix ans que je travaille sur moi. J'ai fait du coaching, de la thérapie, de l'EMDR. Et j'ai encore des zones extrêmement fragiles. »
Cette phrase, je l'entends régulièrement en séance. Et elle m'a menée à une observation qui structure aujourd'hui toute ma pratique : chez beaucoup de mes clients neuroatypiques, ce n'est pas la confiance en soi qui manque. Ce sont certains éléments des étages en dessous — à commencer par le sens de soi — qui, pour des raisons souvent multifactorielles, n'ont jamais pu se construire.
Une hiérarchie à quatre étages
Dans mon approche, la confiance en soi ne repose pas directement sur l'estime de soi. Elle suit une progression :
Sens de soi → conscience de soi → estime de soi → confiance en soi
Chaque étage dépend de celui qui le précède. On ne peut pas être pleinement conscient de soi si le sens de soi lui-même est flou, fragmenté. On ne peut pas poser une estime stable sur une conscience de soi incomplète. Et une confiance en soi qui repose sur une estime mal calibrée devient soit fragile, soit disproportionnée.
C'est ce dernier point qui pourrait expliquer en partie un phénomène que j'observe souvent chez mes clients TDAH, TSA ou autres profils atypiques : des objectifs fixés trop haut, une forme de « folie des grandeurs » qui alterne avec des phases de sous-estimation de leurs propres ressources. Ce n'est pas un manque de volonté. C'est le symptôme d'une estime construite sur des fondations qui n'ont jamais été clairement posées.
Pourquoi le sens de soi est particulièrement fragilisé chez les profils neurodivergents
Quatre mécanismes se cumulent, à mon sens — et l'ordre dans lequel ils apparaissent compte :
1. Un accompagnement pensé pour un autre fonctionnement. Avant même de parler de masking, il y a souvent quelque chose de plus en amont : la personne n'a pas été repérée comme fonctionnant différemment, et elle a donc reçu une éducation, des outils, des réponses pensés pour un système nerveux et cognitif neurotypique — qui n'étaient tout simplement pas faits pour elle. Ce n'est pas un choix, ni une stratégie d'adaptation : c'est un défaut d'ajustement, subi passivement, faute d'avoir été vue. C'est particulièrement marqué chez les personnes diagnostiquées tardivement ou non diagnostiquées : elles ont dû composer, parfois pendant des décennies, avec des repères pensés pour un fonctionnement qui n'était pas le leur.
2. Le masking, qui vient s'ajouter par-dessus. Le masking, lui, est actif — une forme de suradaptation pour être acceptée. Il vient souvent en réponse à ce premier décalage : puisque les réponses reçues ne correspondent pas à ses besoins réels, la personne apprend à se conformer, à décoder l'extérieur pour s'y ajuster. On y retrouve fréquemment ce besoin de plaire, de convenir à tout prix — une réponse automatique proche du réflexe de fawning (l'une des réponses de survie, aux côtés du combat, de la fuite ou de la sidération), qu'on observe aussi bien chez les personnes qui fonctionnent différemment que chez les personnes déracinées. Suradapter en permanence demande une énergie considérable, qui n'est alors plus disponible pour explorer qui on est réellement.
3. Un accès au corps qui fait obstacle. La proprioception (la perception de son corps dans l'espace) et l'intéroception (la perception de ses signaux internes — faim, fatigue, émotions) sont fréquemment atypiques dans les profils autistiques et TDAH. Or c'est précisément par ce canal-là que le sens de soi se construit chez la plupart des gens : on se connaît d'abord par ce qu'on ressent dans son corps.
4. Une recherche d'habituation plutôt que de découverte. Que ce soit dans les apprentissages, les loisirs ou les relations, le réflexe devient : « comment je tolère ça ? » plutôt que « est-ce que ça me correspond ? ». Le résultat : une résilience hors norme — la personne encaisse, encaisse encore, sans jamais vraiment se poser la question de ce qui lui convient.
Un mécanisme qu'on retrouve ailleurs
Ce même résultat — un sens de soi fragmenté, difficile à ressentir de l'intérieur — je le retrouve chez d'autres profils que j'accompagne : les personnes adoptées (j'en fais moi-même partie), et les personnes qui ont dû fuir leur pays. La source est différente : là où la neurodivergence installe ce trou par suradaptation chronique, l'adoption et l'exil l'installent par une rupture identitaire plus soudaine, souvent tenue ensuite par des valeurs ou une appartenance (religieuse, culturelle) plutôt que par un ressenti intérieur clair.
Ce ne sont pas les mêmes causes. Mais les outils pour reconstruire ce socle se ressemblent — et c'est ce qui m'a permis d'affiner cette méthode au fil des années, entre ma pratique avec la clientèle neurodivergente et mon propre parcours de vie.
Ma méthode en trois temps
Face à un sens de soi qui n'a jamais été clairement bâti, je travaille en trois étapes :
1. Prendre conscience. Explorer concrètement les aspects de soi accessibles : ce qu'on aime, ce qu'on pense, ce qu'on ressent, son identité au sens large. C'est le socle brut.
2. Conceptualiser ce qui résiste au ressenti. Pour certains aspects — souvent liés au corps et à la santé — le ressenti direct reste difficile d'accès, en particulier pour les profils autistiques. Dans ce cas, on passe par la conceptualisation plutôt que par le ressenti pur : nommer, structurer, définir intellectuellement ce que le corps ne transmet pas clairement.
3. Ancrer avec des valeurs, des principes et des routines. Cette dernière étape est essentielle pour les profils qui se démobilisent une fois la nouveauté passée (un phénomène fréquent chez le TDAH) : les routines légères, calibrées sur qui est vraiment la personne, viennent fixer durablement ce travail. Elles ont aussi un effet apaisant direct sur le système nerveux.
Ce que ça change
Poser d'abord le sens de soi, avant de chercher à « travailler la confiance en soi », change la nature de l'accompagnement. On arrête de vouloir construire une estime solide sur un socle qui n'existe pas encore — et on comprend enfin pourquoi tant d'années de développement personnel peuvent laisser certaines zones toujours aussi fragiles.
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